La folie Ligonnès




Une grande enquête du magazine Society, fruit de quatre années de travail, publiée à l’été 2020 en deux numéros vendus à 400 000 exemplaires ; un téléfilm en quatre épisodes, Un homme ordinaire, diffusé en septembre sur M6… Pourquoi ce fait divers nous fascine-t-il depuis près de dix ans ?

Avril 2011 : les médias révèlent la disparition inquiétante d’une famille nantaise, les parents d’une cinquantaine d’années et leurs quatre enfants (de 20, 18, 16 et 13 ans). Le père a envoyé un courrier à ses proches pour leur expliquer que la famille est partie refaire sa vie en Australie ; puis, dans un second courrier, il modifie sa version, révélant qu’il a été embauché par le gouvernement américain pour surveiller le trafic de drogue en France ; sur le point d’être découvert, il a été exfiltré aux Etats-Unis avec toute sa famille, où ils seront placés sous le statut de témoins protégés. Qui peut croire ce scénario de série télévisée ? La maison est fouillée : aucune trace de sang ; seules les traces plausibles d’une famille qui a dû partir dans la précipitation. Lors d’une nouvelle fouille, un élément intrigue une enquêtrice : dans le jardin, la gamelle des chiens est partiellement encastrée dans le sol de la terrasse, dans du ciment fraîchement coulé. On creuse : les corps sont là, celui d’Agnès de Ligonnès et ceux de ses quatre enfants, chacun empaqueté dans des sacs poubelles. Tels des momies dans des sarcophages, ils portent sur eux des chapelets et des effigies de la vierge. Ils ont reçu chacun plusieurs balles à bout portant. Nulle trace du père de famille. Les médias s’emballent. On le soupçonne vite d’avoir éliminé sa famille ; on craint qu’il recommence, et s’en prenne à ses proches ou au reste de la famille. Il devient le fugitif le plus recherché de France. Dix ans après, il l’est toujours.

Bruno de Stabenrath a été l’un des meilleurs amis de Xavier de Ligonnès. Ils se sont rencontrés à seize ans, en 1977, dans un lycée privé de Versailles. Tous deux sont issus de la petite noblesse versaillaise. Tous deux rêvent d’un ailleurs plus vaste. L’amour de la musique et des voitures américaines les liera pendant près de trente-cinq ans. Malgré des parcours de vie différents, leur amitié d’hommes restera celle d’une fidélité aux souvenirs d’une jeunesse commune. Stabenrath publie aujourd’hui L’Ami impossible, moitié autobiographie, moitié biographie, à la recherche d’un ami dont il interroge le basculement dans une folie meurtrière.

Comment expliquer ce retournement que ni l’ami ni personne n’a vu venir ? Et comment comprendre le passage à l’acte meurtrier ?

Dans de tels drames, les causes sont souvent les mêmes : banqueroute personnelle (Ligonnès avait une dette de 100 000 € ; il ne payait plus son loyer depuis quatre mois ; un huissier s’était présenté quelques jours auparavant) ; échec professionnel (les sociétés qu’il avait lancées avaient fait faillite) ; mariage raté (sa femme se sentait délaissée, s’ennuyait, le trompait – lui aussi) ; perte de la foi. Tout ce à quoi son éducation l’avait préparé, tout ce à quoi il avait toujours aspiré, s’effondrait.

Les éléments déclencheurs ponctuels ont été identifiés : la mort du père, à la fois adoré et honni (il avait abandonné le domicile familial, ses affaires en Afrique avaient échoué : le fils craignait de répéter le schéma paternel de l’échec). Il hérite de son fusil, le 22 long rifle avec lequel il tuera sa femme et ses enfants (et avec lequel il s’est très probablement enfui). Au moment des meurtres, il vient d’avoir cinquante ans : c’est l’heure des bilans.

Stabenrath insiste à juste titre sur une cause plus profonde : l’emprise de sa mère, à l’origine d’une véritable intoxication mentale. « Ces dettes généalogiques qui tôt ou tard remontent à la surface. » A la tête d’une petite secte, entendant des voix et donnant dans le survivalisme, croyant en la fin du monde, elle voyait en lui l’Elu, celui qui, après l’Apocalypse, deviendrait le bras droit du nouveau « pape » mondial. En 1995, la mère annonce la fin du monde ; Xavier s’apprête à connaître la révélation de ses nouvelles fonctions religieuses. Rien ne se passe comme prévu… et il perd la foi. Là aussi, les espoirs mis en lui ne se sont pas réalisés. Il n’est pas l’Elu. A-t-il voulu, quinze ans plus tard, renverser la situation, en regagnant le statut d’exception qu’on lui avait promis ? Par le meurtre, il deviendra cet homme hors du commun. Hors de toute morale, comme sa mère vivait hors de toute raison ; tous deux illuminés, perdus dans un monde façonné à la mesure de leurs propres fantasmes.

Du banal à l’extraordinaire : tel est l’incroyable trajet de cette histoire – ce que les scénaristes nomment une arche narrative –, qui explique notre fascination. Une histoire avec la meilleure des fins ouvertes… Car veut-on vraiment connaître le mot de la fin ? Ligonnès disparu, tous les scénarios sont possibles : libre à nous de tout imaginer.

Chose rare dans un fait divers, qui fait la singularité de cette affaire : on ne cherche pas à savoir qui a commis les meurtres (la culpabilité du père de famille ne fait guère de doute) ni comment ils ont été commis (les polices judiciaire et scientifique, aidées de nombreux détectives amateurs sur le Net, s’en sont chargé) mais pourquoi. On cherche aussi une forme d'explication morale : comprendre comment de tels meurtres sont possibles. Et comment un homme aussi banal, qui n’a jamais été violent auparavant, a pu en arriver là. Cette affaire a tout d'un carnaval moral : elle déjoue les idées que l’on se fait des valeurs catholiques. Comment comprendre qu’on puisse élever quatre enfants – dont Stabenrath ne doute pas qu’il les aimait profondément – pour finir par les exécuter ?

Stabenrath qualifie ces crimes d’«homicides altruistes» : des meurtres commis par un individu qui estime qu’en donnant la mort il soulage ses victimes d’un plus grand malheur. « Ce grand anxieux égoïste va pouvoir croire se réhabiliter à ses yeux en endossant le rôle du meurtrier altruiste. » Tout est affaire d’orgueil : qui juge du malheur d’autrui, qui décide de la valeur de la vie et de la mort, sinon celui qui se prend pour Dieu ? Ligonnès est mû par les mêmes ressorts psychologiques, déconnectés de toute morale, que Jean-Claude Romand, le faux médecin qui, au moment d’être découvert par ses proches, en 1993, tua sa femme, leurs deux enfants et ses parents. Il n’a jamais expliqué ses actes ; les psychiatres qui l’ont expertisé ont souligné son insoutenable narcissisme. Faire plier le monde à leurs désirs : telle est la constante volonté de ces meurtriers, qui avant de le devenir ont été toute leur vie tiraillés par des désirs contradictoires, désirs déconnectés de la réalité. Leur parcours psychique est le même que celui des imposteurs. Ils tuent au moment où leur vie idéale et fantasmée se butte au principe de réalité. Au moment où leur médiocrité – « Je ne suis qu’un homme ordinaire » – va être découverte au grand jour. Au moment où ils vont, pensent-ils, décevoir ceux auxquels ils tiennent le plus.

Un parallèle étonnement pertinent a été tracé entre l’affaire Ligonnès et celle de John List : un comptable qui, en 1971, dans une banlieue cossue du New Jersey, a assassiné sa femme, leurs trois enfants et sa mère, avant de refaire sa vie… à seulement cinq heures de route de là, en redevenant comptable et en se remariant. Traqué durant dix-huit ans par le FBI, il sera retrouvé grâce à une émission télévisée de type « Perdu de vue », identifié à l’aide d’un logiciel de vieillissement des visages. Comme Ligonnès, il était criblé de dettes. Comme Ligonnès, il était très croyant. Comme lui, il avait tout planifié, en faisant croire que sa famille avait déménagé. A son procès, il ne montre aucune émotion, expliquant les meurtres par un trop grand poids social sur ses épaules (il n’avait pas osé avouer qu’il avait perdu son emploi et continuait à partir travailler tous les matins). Il est mort en prison en 2008. Ligonnès a très bien pu connaître ce fait divers largement médiatisé, et s’en inspirer.

Ligonnès est, à l’origine, comme nous tous : un homme qui s’invente une existence en la recomposant à partir de différentes fictions. Mais à quel moment décide-t-il que la fiction a plus de puissance que la réalité ? Et que cette fiction composite autorise à transgresser la frontière du bien et du mal ?

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Dans cette affaire tout est question de double. Comment un type aussi ordinaire a-t-il pu réussir ce qui aurait pu être le fameux « crime parfait », suivi d’une cavale de dix ans ? Avant d’être un meurtrier, Ligonnès fut un imposteur : un individu capable de jouer double jeu, bon père-bon époux-bon ami à l’extérieur, et préparant patiemment son carnage à l’intérieur. Sa capacité à maintenir de front ces deux directions psychiques contradictoires inscrit Ligonnès dans la logique des imposteurs. Et explique que personne ne l’a vu venir.

La dialectique du banal et de l’extraordinaire est ce qui fascine dans cette affaire. C’est ce qui nous permet de nous projeter dans de tels faits divers. Ligonnès, ce pourrait être notre voisin, notre ami – et, plus inquiétant, notre mari, notre père, notre frère. Se révèle avec cette affaire l’envers du décor de la bonne société versaillaise, les dérives d’un catholicisme mystique. A quel prix veut-on sauver les apparences ?

Comme la plupart des individus, sa vie rangée était contrebalancée par des rêves bien plus fous : la passion pour les Etats-Unis (musique rock et country, voitures américaines…), qu’il avait tenté de réaliser (en voyageant avec des amis et en famille aux Etats-Unis, visitant 48 états, découvrant la célèbre Route 66 ; il tentera même une installation professionnelle américaine, elle aussi avortée). Son ami Stabenrath souligne qu’il a toujours eu le profil de l’entrepreneur et du self-made-man, qui veut réussir par lui-même, qui se rêve sans attaches, toujours prêt à enfourcher sa moto pour partir à l’aventure… Tout en se voulant bon père de famille. Attaché à un patrimoine familial tout en se rêvant libre comme l’air. Stabenrath constate que le métier de représentant de commerce indépendant lui convenait parfaitement, lui qui détestait avoir un chef au-dessus de lui. Il dresse le portrait d’un homme pétri de désirs contradictoires. Voyageant beaucoup sans parvenir à se fixer. Proche du graphomane, adorant faire des listes, inventaires, tableaux Excel, tel un comptable (il avait notamment fait une liste de tout ce que chaque membre de la famille lui avait coûté depuis la naissance des enfants). Peu avant le drame, il rêvait de refaire sa vie avec sa maîtresse, une femme d’affaires fortunée, qui avait réussi là où il avait échoué (et à qui il empruntera 50 000 € pour investir dans une dernière affaire qui, comme les autres, échouera). Ou de s’installer au Texas pour vivre tel un cow-boy, avait-il confié à son ami.

Comme tous les imposteurs, Ligonnès est un expert en séduction. « Il avait le don de l’osmose. Se caler sur l’état d’esprit de son interlocuteur », se souvient Stabenrath. Cette capacité à s’adapter aux autres est typique des imposteurs, qui jouent à la perfection tous les rôles qu'ils se composent. Comme tous les imposteurs, Ligonnes est intelligent et manipulateur. Les journalistes de Society soulignent sa « volonté de contrôle permanent » et son « sentiment de supériorité intellectuelle ». Son ami Michel Rétif évoque ses « capacités un peu supra-ordinaires » et ses « capacités d'adaptation incroyables ». Ligonnès réussissait à emprunter de l'argent à ses amis, ce qui lui a permis de se maintenir à flot selon la bonne vieille méthode de la cavalerie (ou pyramide de Ponzi, consistant à emprunter aux uns pour rembourser les autres : le même procédé par lequel Jean-Claude Romand a pu subsister financièrement durant vingt-cinq ans sans jamais travailler, sinon en faisant fructifier l’argent emprunté). Son caractère d’entrepreneur, qui se relève toujours après ses échecs, le rend invulnérable. A ses yeux, et à ceux de ses proches. A tel point que sa lettre d’appel au secours, envoyée un an avant les meurtres à ses deux meilleurs amis, ne les inquiétera pas. Il y écrit pourtant qu’au vu de sa situation de banqueroute personnelle, les seules options qui s’ouvrent à lui sont : « me foutre en l’air avec ma voiture ou foutre le feu à la baraque quand tout le monde dort […]. Je serai donc fin août-début septembre [2010] au pied du mur avec une décision définitive à prendre : suicide seul ou suicide collectif… » A la même époque, il écrit à sa maîtresse : « Je suis dans un cauchemar et je ne peux pas fuir. Sauf de manière radicale et définitive. » On en a lu dans toutes les bonnes fictions, de telles phrases ronflantes, légèrement inquiétantes mais jamais vraiment prises au sérieux… Sauf quand, après coup, elles apparaissent prémonitoires. Stabenrath, quant à lui, croit Ligonnès vivant : réfugié à l’étranger, il aurait réussi, grâce à son pouvoir de séduction et son instinct d’entrepreneur, à se réinventer.

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L’affaire Ligonnès est d’abord une histoire de la banalité. Une banalité qui vire au drame sous l’effet d’un orgueil sans limites. L’individu étouffe sons le poids de sa vanité et de son incomplétude. Le sentiment que sa vie n’est pas à sa hauteur le pousse à annihiler toute vie autour de lui. Son jardin secret implose, celui qu’il mène seul dans sa cave, basement à l’américaine où il écoute ses disques de country ; ses rêves sont sans cesse empêchés. Il ne parvient plus à mener de front sa double personnalité (faite d’aspirations contradictoires, entre prudence du père de famille et audace de l’entrepreneur qui aspire au rêve américain).

Banalité, toujours : peu avant les meurtres, il avait découvert que sa femme entretenait une liaison avec l’un de ses meilleurs amis. Il leur propose alors quelques expériences sexuelles à trois (qu’il leur commente ensuite par mail). Toujours cette volonté de garder le contrôle, tout en testant son pouvoir de séduction. Ligonnès était aussi un petit escroc : il organisa un faux cambriolage chez son ami Emmanuel Teneur (secrètement amoureux de lui de longue date) pour lui voler de l’argent et des bijoux ; il vide les comptes de son père placé sous sa tutelle, signe des chèques en imitant sa signature.

La vie arrêtée en plein vol : cette banalité du quotidien nous bouleverse dans les faits divers. L’intimité d’une famille ordinaire soudain mise au jour. « Coucou tout le monde ! Méga-surprise... » : premiers mots de la pseudo-lettre de départ envoyée à ses proches. « Voilà, ben je t’embrasse... Si ce n’est pas trop tard, tu me re-bipes, ou tu m'envoies un petit SMS et je te rappelle. Là je vais coucher les enfants, dire bonsoir à tout le monde… A tout de suite! Peut-être… » : dernier message vocal laissé à sa sœur, avant de commettre les meurtres. A-t-il surjoué la bonne humeur afin de prouver sa bonne foi auprès des enquêteurs qui l’écouteront, s’interroge Stabenrath ? On connaît le menu du dernier repas au restaurant offert par le père le soir même des meurtres. Les derniers échanges de textos des enfants avec leurs amis, avant de boire la tisane apportée par leur père, et de s’effondrer sous l’effet des somnifères qu’il y a glissés. Ces petites pierres qui ponctuent le quotidien… et soudain deviennent des témoignages de cinq vies anéanties. Autant d’éléments bouleversants. Quand l’ordinaire devient extraordinaire… Quand la fin amène à reconsidérer tout ce qui précède : le banal se fige alors en destin.

L’affaire Ligonnès est aussi une histoire de la France de ces dernières décennies : elle témoigne de l’irruption d’Internet dans nos vies quotidiennes ; de l’éclatement de la cellule familiale ; de l’isolement des individus. Agnès s’était mise à fréquenter assidûment des sites de rencontre, tandis que Xavier se répandait sur des forums de discussion catholiques, posant rageusement des questions insolubles sur la notion de sacrifice et invectivant une religion qui l’avait déçu. La société qu’il avait montée, la « Route des entrepreneurs », consistait en un annuaire répertoriant les hôtels et restaurants à destination des voyageurs de commerce, financé par l’inscription des hôteliers et restaurateurs souhaitant être référencés : une bonne idée, mais dépassée par la mise en réseau bien plus puissante (et gratuite) procurée par Internet.

C’est enfin une histoire de la masculinité et de ses ravages. Ligonnès portait sur ses épaules le poids de la famille qu’il s’était construite (avec cette mentalité du sauveur, lui qui avait adopté l'enfant que sa femme avait eu d'un autre), et de la famille dont il avait hérité : auprès de sa mère et de ses deux sœurs, il était devenu « le mâle dominant », constate Stabenrath. Le seul homme de la famille après le départ du père. L’Elu : celui en qui la mère avait mis tous ses espoirs fanatiques. « Mes deux grandes désillusions sont venues de ma mère et de ma femme », écrit-il à cette dernière dans un mail après avoir découvert qu’elle le trompait avec son meilleur ami. La première désillusion est la perte de la foi et de la confiance en sa mère, qui lui avait promis l’arrivée du Grand Soir religieux. « Je me suis fourvoyé durant trente-cinq ans… » La seconde est la découverte de l’adultère de sa femme. « Voilà… Je ne suis qu’un homme ordinaire. » Pèse sur lui le poids d’une éducation masculine aux responsabilités : ayant pris sur lui la charge financière de toute sa famille, il estime que sa survie dépend de lui. Pense-t-il qu’il a pouvoir de vie et de mort sur eux ? S’il a le pouvoir de les nourrir, de les maintenir en vie, il a aussi celui de changer le cours de leur existence. Stabenrath souligne pourtant, avec raison, que ses enfants ne lui auraient pas reproché la faillite, et l’auraient aidé à se relever. C’est bien lui qui n’a pas pu avouer son échec, reconnaître qu’il avait failli dans la mission de pater familias qu’il s’était donnée. L'injonction à la réussite, transmise par son éducation familiale (avec, en supplément, le poids de ne pas échouer comme son père l'a fait) ; l'interdiction de l'échec, produite par une mentalité entrepreneuriale dévoyée : vanité et orgueil. Tels sont les véritables déclencheurs de cette logique de mort.

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Pourquoi ce fait divers fascine-t-il ? Parce qu’il laisse entrevoir la possibilité d’une émancipation de la société hyper-connectée dans laquelle nous vivons. Comment peut-on encore disparaître, et refaire sa vie, quand tous nos déplacements, toutes nos actions, tous nos profils numériques sont connus et peuvent être traqués ? Ligonnès est une sorte d’électron libre tout droit sorti des années 1980, qui vient perturber les années 2000. Il se joue des caméras. On garde en mémoire la dernière photo connue de lui, retirant de l’argent dans un distributeur, où il se tourne vers la caméra : « Catch me if you can ! », semble-t-il nous dire, dans une ultime provocation. Serez-vous assez malins pour m’arrêter ? Comme s’il nous aiguillait sur sa piste, avant de nous abandonner (il sait bien qu’on pourra le suivre grâce à ses relevés de carte bancaire et à son portable allumé). On a même dit qu’il avait volontairement exhibé devant la caméra de l’hôtel Formule 1 où il a passé sa dernière nuit (à Roquebrune-sur-Argens dans le Var) un roman de Bernard Minier, Glacé, qui met en scène un tueur hyper-intelligent en cavale… Ligonnès, un maître de la mise en scène ? Un expert en fiction, qu’il recycle, afin de faire coller la réalité à ses fantasmes ? Ou est-ce nous qui voyons dans cette histoire une mise en abyme de notre société du tout-numérique, de l’exhibition et d’une inquiétante transparence ? Au-delà des meurtres, la fascination pour cette affaire s’explique parce qu’on a vu en Ligonnès un homme se libérant des carcans, un outlaw tout droit sorti d’un western. La question de la culpabilité juridique et morale s’est déplacée vers un intérêt du public pour la fuite – qu’on peut toujours imaginer être une quête de rédemption. D’un fait divers sanglant, l’affaire Ligonnès est devenue une pure fiction, dont nous sommes à la fois les spectateurs avides et les acteurs, réactivant les pistes et recherches par notre intérêt renouvelé.

L’affaire Ligonnès est l’un des premiers faits divers français dans lesquels le public s’est autant impliqué. Des particuliers ont mené l’enquête en parallèle de la police, notamment en dépouillant les comptes Facebook des membres de la famille. La fameuse dernière photo de Ligonnès (où il lève intentionnellement la tête vers la caméra du distributeur de billets) a été trouvée par un internaute. Des centaines de personnes ont affirmé l’avoir croisé durant toutes ces années. En janvier 2018, un monastère près de Roquebrune fut fouillé car des témoins disaient l’avoir vu à la messe. L’hypothèse qu’il aurait été recueilli et caché par des religieux reste d’actualité. Jusqu’à cette extraordinaire méprise, en octobre 2019, où les médias affirment qu’il a été retrouvé à l’aéroport de Glasgow, et tiennent le public en haleine tout un weekend – il ne s’agit en fait que d’un paisible retraité qui sera sauvé par les expertises ADN –, monumental raté médiatique dû à la précipitation des journalistes, répandant des informations non vérifiées afin de satisfaire au plus vite la satisfaction du public.

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Je fais partie de ce public avide. Cela fait dix ans que cette histoire me passionne. Dix ans que je lis tout ce qui s’écrit à son sujet, espérant trouver un nouvel indice, une nouvelle piste. Espérant comprendre, surtout, le mécanisme psychique du passage à l’acte. J’en suis maintenant persuadée : si ce fait divers nous fascine autant, ce n’est pas par sa violence (à laquelle nous sommes malheureusement habitués), c’est par cette incroyable fuite, cette fuite qui fait passer Ligonnès de la banalité à l’extraordinaire. Cette fuite qui laisse entrevoir que la « plan » du meurtrier a réussi. D’ailleurs, toutes les hypothèses restent ouvertes : Stabenrath ne se prive pas de rappeler que dans le droit français le doute profite à l’accusé. Si les corps n’avaient pas été retrouvés (sans cette gamelle du chien coulée dans le ciment… décidément, le diable est dans les détails), on aurait là un crime parfait. Et un Ligonnès victime et non coupable, aux yeux du public. Oui, Ligonnès s’est inventé une autre vie – jusqu’à preuve du contraire. Il a tout fait pour gagner du temps : en inventant l’histoire farfelue de la fuite familiale volontaire ; en allant jusqu’à jouer le rôle de ses enfants sur leur portable, afin de prolonger virtuellement leur existence, il s’est octroyé onze jours d’avance sur les enquêteurs avant que les disparitions soient signalées et que toutes les polices diffusent son signalement. Assez pour disparaître. Je crois que c’est bien ce qu’il voulait: non pas tuer, mais s’évanouir. S’évanouir et renaître.

Plier le monde à sa volonté : tout est toujours affaire d’orgueil. « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt », écrivait le philosophe empiriste Hume dans son Traité sur la nature humaine (1739), estimant que nos jugements et nos actions sont dictées par nos passions. Du point de vue de personnalités ultra-narcissiques comme celles de Ligonnès ou de Romand, protéger ses propres rêves prime sur tout autre considération morale. Dans leur système psychique, il est parfaitement envisageable de détruire les autres pour se sauver soi-même. Mécanisme de défense : ils choisissent l'agression comme système de défense. Détruire moi-même ce que j'ai construit et raté, plutôt qu'avouer mon échec.

Cette affaire marque le passage définitif de l’ancien au nouveau monde : il n’est désormais plus possible de disparaître. Et pourtant… Ligonnès intrigue car il laisse entrevoir une faille dans notre système, une faille qui inquiète autant qu’elle fait rêver. Si des hommes ordinaires deviennent des meurtriers sans qu’on puisse se l’expliquer, s’il est impossible d’anticiper le passage à l’acte criminel, alors tout est possible. L'infinie liberté, hors de toute morale, hors de toute raison, s'ouvre à nous. La banalité du mal se révèle, dans toute sa crudité. Les barrières morales tombent devant l’impératif égoïste du désir. Ligonnès est le symbole d’une société ultra-individualiste que nous édifions patiemment tout en la critiquant, entre répulsion et fascination.




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