Philippe Besson, “Un personnage de roman”

« Quelle histoire, quand même… Quelle aventure ! » Le romancier Philippe Besson, ami proche du couple Macron, a suivi l’ascension d’Emmanuel Macron et en trace le récit, depuis sa démission du ministère de l’Economie jusqu’aux premiers jours de son mandat présidentiel. S’il donne là un récit brut, dont il assume l’absence de recul et la parfaite subjectivité, c’est que ce parcours lui semble immédiatement romanesque. Son dix-huitième livre, le seul qui ne soit pas sous-titré roman, est pourtant bien un roman continué par d’autres voies.

« On devrait toujours être légèrement improbable. » Cet aphorisme d’Oscar Wilde placé en exergue donne le ton : tout du long, on verra s’affronter ceux qui y croient et les incrédules, ceux qui « y vont » et ceux qui doutent. Macron apparaît comme une force qui va, un homme conscient d’avoir un destin. « C’est cette impression d’irrésistible qui décide le livre », résume l’auteur. « Je songe : je vais écrire l’histoire de l’homme qui devient président. […] Très vite, cependant, mon élan mystique est corrigé par mon incurable lucidité et par les lois de la probabilité. Je me remémore les fondamentaux : on ne remporte pas une élection sans parti, sans troupes, sans argent, sans expérience, on ne remporte pas une présidentielle à trente-neuf ans. » Et pourtant… Un personnage de roman est le scénario d’un roman dont on s’étonne encore qu’il soit la réalité. Philippe Besson lui-même ne semble pas encore sorti d’une admiration sidérée, pas encore revenu de ce compagnonnage émerveillé. Il écrit en spectateur conscient d’avoir vécu des évènements exceptionnels, qui se pince encore pour y croire, et se dépêche de les transcrire en mots et en images toutes personnelles, avant que les livres d’Histoire ne les recouvrent et ne l’en dépossèdent.

C’est donc l’histoire d’une aventure. Une histoire vraie, qui doit pourtant à la fiction son rythme, ses figures, ses retournements, son suspense et son happy end. C’est d’abord l’aventure d’un personnage de roman, figure du jeune ambitieux pris dans les bouleversements de l’Histoire qu’on rencontre si souvent dans la littérature du XIXe siècle : Besson cite Frédéric Moreau, le héros de L’Education sentimentale de Flaubert ; Adolphe, le héros de Benjamin Constant ; le Rastignac de Balzac ; ou encore Julien Sorel et Fabrice del Dongo chez Stendhal… Mais aussi Cyrano de Bergerac pour l’audace et le panache. Car Emmanuel Macron se rêvait dans sa jeunesse écrivain : « Tu vis le roman que tu n’as pas écrit », lui lance Besson au lendemain de l’annonce de sa candidature. « Et moi, je l’écris à ta place. »

Philippe Besson s'inscrit dans une longue lignée d'écrivains que la conquête et l'exercice du pouvoir fascinent. D'autres avant lui ont suivi les campagnes présidentielles (Yasmina Réza celle de Nicolas Sarkozy en 2007, Laurent Binet celle de François Hollande en 2012, publiant un livre au titre prémonitoire: Rien ne se passe comme prévu). Et, en retour, Emmanuel Macron se plaît à fréquenter les écrivains (sont cités Emmanuel Carrère et François Sureau, avocat qui publie chez Gallimard; on sait l'importance qu'a eue pour lui Paul Ricoeur, dont il a abondamment parlé). Les auteurs éprouvent certainement le sentiment grisant d'avoir été choisis d'en haut, élus (cette vieille tentation d'être l'écrivain du roi). Les lecteurs voient quant à eux satisfait leur goût pour les coulisses du pouvoir. Une campagne présidentielle se déroule comme une tragédie romantique: unité de temps (de la déclaration de candidature à l'élection), de lieu (la France), d'action (conquête du pouvoir), qui fait passer un individu de l'ombre à la lumière, en reconfigurant les relations d'amis et d'ennemis, les trahisons et les allégeances. Et à la fin, même si notre héros l'emporte, tout reste pour lui à faire. En écrivant cette aventure, le romancier assiste à la construction d'un héros et en façonne la légende, le récit qui en sera fait pour les générations futures. Gageons que ce livre n'est que le premier d'une longue série racontant cette histoire.

Il est fascinant de revoir passer sous nos yeux les épisodes d’une campagne dont on a suivi, avec angoisse et passion, tous les soubresauts, et de s’apercevoir que oui, tout était décidément incroyable. Les éléments qui expliquent la réussite d’Emmanuel Macron sont connus : une analyse radicale de l’essoufflement du système actuel (fin des grands partis, besoin de renouvellement des élites, ainsi résumé par Bertrand Delanoë : « Sa force, c’est qu’on n’a pas envie de voter pour les autres ») ; une détermination à toute épreuve ; un évident charisme ; une équipe dynamique qui maîtrise les stratégies de communication ; l’utilisation du système de levée de fonds et d’un solide réseau de bénévoles, à l’américaine ; connaître les rouages du système tout en incarnant la nouveauté. Sa stratégie de communication est tellement parfaite que ce n’en est plus une, tant il a parfaitement incorporé le système hypermédiatique qui est le nôtre. Là encore, une différence de génération se fait sentir, entre un François Hollande distillant péniblement ses fausses confidences à quelques journalistes embarqués dans l’avion présidentiel, ou croyant faire un grand coup avec un livre-confession qui lui coûtera sa réélection, et celui qui sait que le « off » n’existe pas, non plus que le droit à l’erreur. Toute « petite phrase » que l’on prend pour une bourde se révèle être l’élément d’une pensée plus complexe. « Chaque détail compte », explique-t-il à Besson en janvier 2017 : « Tous les petits signes peuvent être vitaux ou mortels. Je pense souvent à cette phrase de Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir : "Au séminaire, il est une façon de manger un œuf à la coque qui annonce les progrès faits dans la vie dévote." » On aime à penser – et c’est l’analyse de Besson – que la solide culture historique et littéraire d’Emmanuel Macron explique en grande partie sa force de caractère : il se sait un destin, une trajectoire de héros d’aventures, lui qui affirme : « J’aurais aimé être Stendhal, Romain Gary ou René Char, à cause de leur vie, de leur liberté. » Pour lui, en lui, le roman personnel rejoint le roman national.

Solennité, gravité, rareté sont ses maîtres mots. Autant il ne s’est pas ménagé durant la campagne – allant, bien plus que d’autres, « au contact », même face aux manifestants hostiles, et répondant à toutes les sollicitations amicales (remplaçant les poignées de main de Chirac par des selfies ; capable de formules à la Audiard, dont on le découvre grand admirateur : « Les grands partis politiques, c’est comme l’amicale des boulistes. Mais sans l’amitié, et sans les boules ») –, autant, une fois président, il adopte une posture de distance, assumant de tenir les journalistes à l’écart, de ne pas rendre public l’intégralité de son agenda, de s’interdire les commentaires à chaud et de cultiver une part de mystère, voire un vrai culte du secret rappelant François Mitterrand (il a cette étonnante formule : à ses détracteurs, il répond qu’il doit offrir « le visage impavide de saint Sébastien chez les primitifs italiens,  le visage de la Pietà. Rien ne doit transparaître... »). Macron, on le sait désormais, cherche à incarner la fonction (ce manque d’incarnation qu’on a tant reproché à François Hollande). Et l’incarnation est aussi affaire de croyance, de conviction. Avec lui, on y croit parce qu’il y croit. Rejetant « la présidence de l’anecdote » dans laquelle la France est selon lui tombée depuis Chirac, tout comme « le président normal » à la Hollande, il croit au contraire à la verticalité (ce que l’on appellera plus tard le président jupitérien est là dès le début). Il écoute énormément ses conseillers, comme ses rares amis, mais finit toujours par décider seul, sans changer ses plans initiaux.

L’intimité, enfin, est pour lui une valeur. Besson fait du couple formé avec Brigitte Macron un élément fondamental : bien plus qu’un jardin secret, bien plus qu’une réussite à deux, ce couple est, dans une configuration psychanalytique, la situation originelle déterminante, le lieu de la cristallisation des angoisses et des envies futures. La situation de « paria » qui fut la leur (le jeune homme qui séduit sa professeure de lycée, qui pour lui quitte son mari et ses trois enfants) doit être vengée. On mesure mal à quel point ce choix, cette rupture et cette souffrance intime ont déterminé tout le parcours politique. Il y aurait beaucoup à creuser sur cette figure, éminemment romanesque, de « paria » revenant se venger – on se croirait dans un western. La mise en avant répétée de Brigitte Macron serait ainsi bien plus qu'une simple stratégie de communication. Cette soif de pouvoir, de conquête, de reconnaissance, trouverait là son origine.

 

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Pour Besson, Macron est « une anomalie » ; il est « sans précédent ». Mais une anomalie produite par le système, et c’est là sa force : il renouvelle le système de l’intérieur, en gardant les talents qui ont fait leurs preuves et les solutions qui marchent, là où populistes d’extrême-gauche et d’extrême-droite ne rêvent que de le dynamiter sans reconstruction concrète. « Moi, je n’aime pas la politique. J’aime faire. » Le modèle qui explique le mieux Macron est finalement celui de l’entrepreneur, de l’homme qui agit, construit, juge sur les actes et réussit – un modèle très américain, adapté à la culture française et étendu à la politique. Macron est vraiment l’homme de son temps. Pour autant, le livre de Besson montre bien que ce modèle n’explique pas tout.

Car, à l’issue du livre, Emmanuel Macron reste toujours aussi mystérieux (« l’homme demeure, à certains égards, un coffre-fort cadenassé »). Ce mystère fait son charme en tant que personnage, et participe de sa réussite comme homme politique. Le but de Philippe Besson n’est pas de le comprendre ; il assume de demeurer fasciné par son personnage et sa trajectoire : « ce qui m’a attiré vers lui, c’est son absolue singularité ». Comme dans tout bon roman, le héros n’est pas réductible au récit qu’en fait l’auteur : il dépasse les marges du livre qui cherche à l’enclore. C’est qu’il a encore lui-même son histoire à écrire.

 

 

 

 

 

 

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