“Celui qui va vers elle ne revient pas”

 

A l’heure où l’on commence à prendre la mesure de la question des « revenants », ces anciens djihadistes repentis, voici un livre passionnant sur les « sortants », ces ultra-religieux qui en viennent à quitter leur communauté. Autobiographie de Shulem Deen qui a obtenu le prix Médicis essai à l’automne 2017, Celui qui va vers elle ne revient pas (All who go do not return, 2015), paru en français dans la jeune maison d'édition Globe, est un témoignage fascinant sur une communauté religieuse qui vit en autarcie, coupée du monde moderne. C’est aussi une réflexion importante sur deux phénomènes à première vue opposés : la perte de la foi et le besoin d’appartenance.

Pendant 25 ans, l’auteur a vécu dans la communauté hassidique skver, dans l’Etat de New York : l’une des communautés juives ultra-orthodoxes les plus rigoristes. Le traditionalisme y est la règle, les interdits sont légion, le mode de vie américain totalement rejeté. Leurs membres vivent pratiquement comme au temps des fondateurs de la communauté, dans l’Ukraine du xixe siècle. La loi religieuse est le seul guide. La lecture de la Torah rythme la vie des hommes. Hommes et femmes sont séparés dans l’espace religieux et jusque dans l’espace public, où un homme n’a pas le droit de regarder une femme qui n’est pas de sa famille dans les yeux. Seules les jeunes filles ne sont pas obligées d’étudier la Torah et sont autorisées à faire des études (et peuvent même lire des romans, interdits aux hommes comme toute forme de divertissement) ; plus tard, elles peuvent, en plus d’élever les enfants, exercer une profession. Les hommes, en revanche, considérés comme plus influençables, doivent faire de longues études religieuses afin d'affermir leur foi. Leurs connaissances en anglais, en mathématiques ou en culture générale sont réduites à peu de choses – ce qui empêche de trouver un travail en dehors de la communauté. Marié à 18 ans à une femme qu’il ne connaît pas, Shulem Deen aura cinq enfants. Pendant longtemps, il mène une vie paisible et heureuse, rythmée par la pratique religieuse et la recherche d'emploi pour nourrir sa famille. A cette époque, la foi lui sert de raison et de guide, car, a-t-il toujours appris, « toute autre forme de pensée provoquait une lente érosion de foi et menait à l’hérésie ». Tel est le sens du titre qu'il donne à son livre : « Celui qui va vers elle ne revient pas » désigne dans la Bible la femme adultère, et dans le Talmud l’hérésie. Toute sortie de la communauté, il le sait, est sans retour.

C’est pourtant la curiosité, l'envie de voir ailleurs,  qui le guidera et finira par l'emporter. Il commence par de petites entorses à la règle: il se cache pour écouter la radio, puis pour consulter Internet. Il se rend pour la première fois à la bibliothèque, où il lit, avec avidité, une encyclopédie. Peu à peu, sa femme se laisse elle aussi tenter : ils regardent la télévision ensemble, une fois que les enfants sont couchés, comme un couple ordinaire. Sans se l’avouer, ils y prennent plaisir, un plaisir coupable. Après leur divorce, alors même qu’elle l’empêche de voir leurs enfants car elle craint qu’il les contamine par son mode de vie « impie », il se demandera si elle n’est pas un peu jalouse : « comme si, de manière sourde, ceux qui reprochaient aux impies leur impiété le faisaient non parce que ces derniers vivaient dans le péché, mais parce qu’ils s’amusaient davantage – et comment osaient-ils se distraire quand d’autres priaient ? » Shulem Deen finit par être dénoncé, et exclu de sa communauté.

 « A présent je posais un autre regard sur le texte sacré. Je découvrais que la Torah, l’essence même de notre foi, loin d’être un document immuable transmis de génération en génération, résultait manifestement d’un assemblage de fragments issus de la Haute Antiquité, patiemment compilés et remaniés au cours des siècles suivants. Telle était du moins la vision qu’en offraient tous les spécialistes de la datation des textes bibliques. Rien ne m’obligeait à les croire, mais les preuves qu’ils avançaient à l’appui de leurs démonstrations me parurent irréfutables. Soudain, le caractère profondément étrange de ce texte – ses contradictions, ses anachronismes, cette accumulation déconcertante de crimes fratricides, de génocides, de miracles et de drames familiaux – prenait sens à mes yeux, mais un sens bien différent de celui qui m’avait été inculqué. Si, d’un point de vue historique et anthropologique (point de vue que soutenaient les récentes découvertes archéologiques et la comparaison avec d’autres textes antiques du Proche-Orient), la Bible ouvrait indéniablement une fenêtre fascinante sur le monde de nos ancêtres, d’un point de vue théologique, pour moi, elle ne tenait plus la route. »

 

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« Que vous est-il arrivé ? » Telle est la question qu’on ne cessera de poser à Shulem Deen. Pour tenter de comprendre l’incompréhensible : comment abandonne-t-on un système de croyances aussi ferme ? « Mes interlocuteurs voulaient savoir ce qui m’était arrivé. Quel événement m’avait fait basculer ? A quel moment avais-je changé de voie ? Or j’étais incapable d’isoler un événement ou un moment spécifiques de mon parcours, une étape marquante dont j’aurais pu dire : c’est à cet instant-là que j’ai perdu la foi. » Les choses se font progressivement. Il éprouve d'abord le sentiment d’être un imposteur. En restant dans sa communauté et en continuant à pratiquer sa religion, il ressent la honte de se mentir à lui-même, et de mentir aux autres. Bref, de mener une double vie. Son identité est profondément remise en question. Qui suis-je, une fois que les valeurs dans lesquelles j’ai été élevé se sont dissipées ? Que reste-t-il ?

Sa conclusion est sans appel, énoncée avec un prosaïsme brutal qui traduit l'étendue de sa déception : « Perdre la foi n’a rien à voir avec le découragement ou l’embarras qui accompagne la découverte d’une erreur de calcul. Perdre la foi, c’est admettre que vous vous êtes trompé de A à Z et que tous vos calculs sont incorrects. Votre solde bancaire se révèle négatif, vous avez perdu toutes vos économies et votre entreprise est dans le rouge au lieu d’engranger de confortables bénéfices – bref : c’est la catastrophe. Sauf que vous semblez être le seul à vous en apercevoir. »

La croyance était pour lui un refuge. La perte de la foi apparaît dès lors comme un saut dans l’inconnu. Une absence de repères qui le met en danger. Sur quoi peut-il à présent s’appuyer ? « Prisonnier d’une vision rationnelle du monde, je n’avais plus la chance de goûter au réconfort irrationnel mais vital que procure la prière. » La perte de la foi marque une renaissance bénéfique, positive comme le sont tous les nouveaux départs ; mais aussi une souffrance, celle de la perte, de l'abandon, et du vide qui en résulte : « Mon questionnement intérieur me laissait ivre de chagrin, en deuil de ma foi perdue. J’aurais tout donné pour la retrouver. » La découverte de la vie moderne s’accompagne d’un sentiment de trahison : il estime que, jusqu'à présent, on lui a menti, caché la réalité ; que tous les préceptes qui gouvernaient son monde et sur lesquels se fondaient son accès au réel sont faux. C'est une tabula rasa, et elle est douloureuse.

 

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 Shulem Deen se retrouve dans un vide ontologique complet. Toute son identité est à reconstruire. « J’avais endossé de nombreux rôles au cours de ma vie d’adulte – mari, entrepreneur, programmeur informatique, blogueur – mais, pendant quatorze ans, j’avais surtout été un père. Désormais, je ne savais plus qui j’étais. » La perte de la foi détermine un changement de vie radical. Les « sortants » ont tout à apprendre, car ils ne connaissent pas les règles de la société. C’est un nouveau rapport au monde à construire, et une nouvelle identité à forger. Une fois « dehors », l’auteur cherche une nouvelle communauté. Il se tourne vers un groupe de soutien qui aide les juifs hassidiques qui, comme lui, veulent sortir de leur communauté et sont en transition. Tous les participants aux groupes de parole évoquent « le sentiment d’étouffement qu’ils ressentaient au sein de leur communauté, l’impression d’avoir constamment agi à rebours de leurs désirs et de leur volonté, jusqu’au jour où, n’en pouvant plus, ils avaient décidé de vivre en accord avec eux-mêmes, quitte à être ostracisés, conspués, rejetés par leurs proches. Nombre d’entre eux semblaient encore en phase d’adaptation, aux prises avec les barrières linguistiques et l’apprentissage de quelques principes de base : comment acheter des vêtements, comment se comporter lors d’un premier rendez-vous, où acheter un costume d’Halloween. » L'universitaire américaine Lynn Davidman, elle-même issue du milieu juif orthodoxe new-yorkais, a enquêté sur ces « sortants », et en recueille les témoignages dans son livre Becoming Un-Orthodox (Oxford University Press, 2015). Elle souligne le courage nécessaire pour franchir le pas, pour ceux qui courent le risque de se retrouver doublement exclus : exclus de leur milieu et pas encore inclus dans une société dont ils ignorent le fonctionnement. C’est un nouveau départ, qui nécessite un tout nouvel apprentissage, renvoyant l’individu à l’enfance (Shulem Deen, qui ignore tout de la littérature et même de la fiction, commence par lire en cachette les romans pour adolescents de ses filles, et en éprouve de la honte). Tous les principes de la société américaine, qui pour tous les autres vont de soi, doivent être appris. On pense à ces terribles faits divers où, après avoir été longtemps prisonnière de son bourreau, la victime vit sa libération comme une deuxième naissance, forcée de se réadapter à une société dont elle a été coupée. Se pose ici le problème général de la réinsertion.

Passer d’une communauté à l’autre… : d’où vient ce besoin d’appartenance ? Du besoin universel de sentir qu’on n’est pas le seul à éprouver ce qu’on éprouve ; du besoin de se sentir conforté dans ses idées, soutenu dans ses choix. Ironie de l’histoire, une communauté se reforme : « Les "sortants" formaient un groupe de mieux en mieux constitué, qui ne tarderait pas à devenir une véritable communauté. » Au-delà du coming out et de la recherche d’une famille de substitution, la perte de la foi telle que Shulem Deen la raconte s’apparente, plus profondément, à ce que l’on désigne aujourd’hui comme la sortie de l’emprise sectaire. Les questions auxquelles l’individu est alors confronté sont fascinantes : pourquoi reste-t-on dans une situation qui nous nuit ? comment se déprend-t-on de croyances ancrées depuis l’enfance ? C’est la question, aujourd’hui cruciale, de la déradicalisation.

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La lecture du livre de Shulem Deen entre en écho avec un extraordinaire documentaire diffusé mi-janvier sur France 2 (dans le cadre du magazine « Infrarouge ») : « Revenantes » de Marion Stalens (qui rappelle un autre documentaire, « Les fiancées du Djihad » de Sophie Parmentier). Le titre renvoie à celui du livre du journaliste David Thomson Les Revenants, pour lequel il a obtenu le prix Albert Londres en 2016. « Revenantes » raconte la situation impossible des femmes djihadistes françaises qui perdent foi dans leur croyance extrême, dans leur combat, et se rendent compte qu’elles ont été, le plus souvent, manipulées par un homme. On y voit notamment une femme, qui fut salafiste durant 15 ans, témoigner de ce qu'était alors sa vie : interdiction d’écouter de la musique, de regarder la télévision (car on y voit des mécréants) ; sentiment d'appartenir à la communauté élue, d’où la nécessité de se couper du monde, car c’est un péché de vivre dans un pays de mécréants (que sont pour eux, en France, les chrétiens et les juifs), où les femmes sans voile sont des prostituées ambulantes, soumises au consumérisme. Le vocabulaire est différent, mais le système de croyance est le même que celui décrit par Shulem Deen – et confine à la paranoïa. Il est troublant de voir comment cette femme, qui s'exprime bien et fait preuve de lucidité, est la même que celle qui, il y a encore peu, était totalement endoctrinée et croyait à tout ce qu’on lui racontait. Elle finira par se rendre compte que son époux est un gourou : « Il se servait de la religion pour avoir une femme de service. » Elle quitte aussi un mari qui la battait (« ce matin-là j’ai sauvé ma vie, et j’ai sauvé celle de mes enfants »). Après le divorce, elle se retrouve sans revenus avec 3 enfants. Et complètement isolée : ses amies lui ont tourné le dos. Dès lors, sa radicalisation s’accentue, mais cette fois seule ; elle consulte des sites djihadistes. On peut penser qu'elle continue à faire ce qu'elle a toujours fait. Elle se souvient maintenant : « J’étais la personne que je ne voulais pas être. J’étais une personne raciste, haineuse, intolérante. J’étais totalement embrigadée. » Les attentats de Paris en novembre 2015 agissent comme un électrochoc : elle imagine que ses enfants auraient très bien pu être, eux aussi, les terroristes criminels. Elle apprendra qu'en effet son mari était « fiché S » pour radicalisation et que sa famille et elle étaient sous surveillance. Aujourd’hui, elle se définit comme laïque et dit pratiquer une religion intime – Shulem Deen se déclare, quant à lui, aujourd’hui, incroyant. Une autre femme, revenue de Syrie où elle voulait combattre, conclut : « J’ai dû réapprendre à vivre. » Elle va maintenant dans les écoles raconter son expérience et dire ce qu’est vraiment Daech, elle qui a vécu à l'intérieur du « califat ». Ces témoignages bouleversants poussent à s’interroger : quel cheminement de pensée mène à la radicalisation ? A l’abdication de la rationalité ? Quel chemin de vie? Et quel cheminement conduit, en sens inverse, à changer de foi, d’identité, de vie ? D’un point de vue politique, il apparaît clair que l’approche sécuritaire ne suffit pas pour comprendre et empêcher ce phénomène. Si ces femmes sont coupables au regard de la loi, elles sont surtout des victimes. Comme le sont, déjà, ceux que Daech nomme « les lionceaux du califat », ces enfants endoctrinés et formés au combat dès le plus jeune âge, véritables bombes à retardement.

 

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Comment vient la foi ? Dans le cas de Shulem Deen, c'est bien simple : il n'a jamais connu autre chose. Sa perte de la foi est liée à une mise en question de toute forme d'autorité, d'imposition de règle ; cette règle qui, jusqu'alors, lui était intérieure, intime, il la ressent peu à peu comme imposée de l'extérieur. Il perd la foi parce qu'il ne l'a jamais gagnée : il l'a toujours eue. C'est cela qu'il interroge, et finit par contester. Son questionnement et sa rupture s'apparentent à un passage à l'âge adulte : une émancipation marquée par les traditionnelles remise en question de l'autorité et mise en doute de ce qui nous a été enseigné.

Mais la foi peut aussi survenir comme une évidence. Les épisodes troublants de soudaine révélation religieuse ont souvent été racontés, car ils sont frappants, renvoyant à l'irrationnel, à la magie, au miracle. Saint Augustin rapporte sa conversion dans ses Confessions : « Et voici que j’entends une voix venue de la maison voisine, celle d'un garçon ou d'une fille, je ne sais, qui, sur un air de chanson disait et répétait à plusieurs reprises : "Prends, lis ! Prends, lis !" Et aussitôt, changeant de visage, je me mis à réfléchir intensément, en me demandant si dans un jeu une telle ritournelle était habituellement en usage chez les enfants. Mais il ne me revenait pas de l’avoir entendue quelque part. Et, refoulant l’assaut de mes larmes, je me levai, ne voyant d’autre interprétation à cet ordre divin que l’injonction d’ouvrir le livre et de lire le premier chapitre sur lequel je tomberais. […] "Point de ripailles ni de beuveries ; point de coucheries ni de débauches ; point de querelles ni de jalousies. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans ses convoitises." Je ne voulus pas en lire davantage : je n’en avais plus besoin. Ce verset à peine achevé, à l’instant même se répandit dans mon cœur une lumière apaisante et toutes les ténèbres du doute se dissipèrent. » Pascal, qui fut d’abord libertin, retranscrit dans son fameux Mémorial sa conversion, un soir de novembre 1654, vécue comme une expérience mystique, une « Nuit de feu », radicale dans son incompréhensibilité comme dans son évidence.

Plus près de nous, Emmanuel Carrère raconte son expérience religieuse dans Le Royaume (POL, 2014) : « A un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé. » Il reproduit des extraits de son journal intime de l’époque (1993) : « Est-ce cela, perdre la foi ? N’avoir même plus envie de prier pour la garder ? Ne pas voir dans cette désaffection qui s’installe jour après jour une épreuve à surmonter, mais au contraire un processus normal ? La fin d’une illusion ? » Il s’interroge ainsi sur sa crise religieuse : plus tard, pourrait-il vraiment parler du temps où il était croyant comme d’une simple période de sa vie ? « Une expérience intéressante, à condition d’en sortir. Je parlerais de ma période chrétienne comme un peintre de sa période rose ou bleue. Je me féliciterais d’avoir su évoluer, passer à autre chose. Ce serait affreux, et je ne le saurais même pas. »  Il rappelle que Béatrix Beck, auteure de Léon Morin, prêtre (1952, prix Goncourt) où elle raconte sa conversion religieuse en même temps que sa relation amoureuse avec un prêtre, a plus tard elle aussi perdu la foi : « C’était un moment de sa vie, il est passé. » Comme la fin d’une histoire d’amour. « Je trouve terrible l’idée que la foi puisse passer et qu’on ne s’en porte pas plus mal. »

Comment on perd la foi est un processus aussi complexe et mystérieux que la manière dont la foi nous vient.

 

 

 

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