“C'était mieux avant!”

 

« C’était mieux avant ! » Voilà bien une phrase qu’on entend sans cesse, dans la bouche des râleurs impénitents. Or, écrit Michel Serres dans son dernier livre, « cela tombe bien, avant, justement, j’y étais. Je peux dresser un bilan d’expert. » Ce petit livre met en scène « Petite Poucette » (le personnage que l’auteur a forgé pour incarner les enfants du numérique) et « Grand-Papa Ronchon » (les autres, ceux qui sont nés avant ce tournant technologique). Michel Serres propose un éloge du progrès, dans un essai optimiste, à contre-courant du déclinisme ambiant. Comme c’est rafraîchissant ! Renouant avec les essais ironiques des Lumières où les auteurs déguisaient leur discours pour déjouer la censure, tout le livre est à prendre à contre-pied. En partant de l’expérience commune et du bon sens, ainsi que d’exemples personnels (cet essai est aussi une esquisse d’autobiographie), Michel Serres (philosophe des sciences et de la connaissance, académicien, né en 1930) nous montre que non, ce n’était pas mieux avant.

En voici, pêle-mêle, quelques preuves :

« Pas de sécurité sociale, les pauvres souffraient sans soin, voilà tout ; les riches ne s’en sortaient pas vraiment mieux ; finaud dans ses diagnostics, impuissant le plus souvent aux guérisons, un praticien de ville ou de campagne emportait, le matin, dans sa sacoche, les huit ou dix médicaments efficaces à l’époque ».

« Avant, nous faisions la lessive deux fois l’an, au printemps et à l’automne ; en langue d’oc, la mienne, cette cérémonie s’appelait la bugado. »

« Exportateur de fruits et légumes dans les Bouches-du-Rhône, mon ami mettait huit jours, dans les années 1935, pour aller à Édimbourg voir ses clients »

Jeune homme fraîchement sorti de l’école de la Marine (où il fut élève avant d’intégrer l’École normale supérieure), affecté en Somalie, son courrier met un mois pour parvenir à sa fiancée à Bordeaux. « La belle répondait gentiment à mon état d’âme du moment ; et je réagissais avec grâce à l’état correspondant de son sentiment. La distance faisait que chacun avait, dans l’attente, oublié ou quasi l’émotion délicate et fragile que l’autre décrivait. » Ceci ma rappelle la situation décrite par Romain Gary dans son autobiographie La Promesse de l’aube (et retenue dans la récente adaptation cinématographique du livre par Pierre Barbier, avec Pierre Niney et Charlotte Gainsbourg) : se sentant mourir et pensant que son fils ne supporterait pas cette perte, la mère de Gary rédige 250 lettres pour lui faire croire qu’elle est toujours en vie, chargeant quelqu’un de les lui envoyer régulièrement. Le jeune Gary ne se doute de rien, s’étonnant tout de même que sa mère ne réagisse pas quand il lui apprend, dans une lettre, qu’il a fini d’écrire son roman Éducation européenne. Il ne découvre le terrible stratagème que lors d’une permission, en 1943, deux ans après la mort de sa mère. « Le cordon ombilical avait continué à fonctionner », écrit-il. Situation impossible aujourd’hui. Avec le portable, résume Michel Serres, « les émotions se répondent, les sentiments fusionnent ». « Où sommeillent, ô Sévigné, les malentendus d’antan ? » 

« Un renseignement, une citation pouvaient coûter des journées de voyage et des heures de recherche. Clic, aujourd’hui, un centième de seconde pour le même résultat. Science concentrée avant, ici et là, mais rare ailleurs, savoir désormais distribué presque partout. Oui, Petite Poucette sait tout. En information, pas toujours en connaissance. » Les nouvelles technologies constituent en effet de considérables "facilitatrices", mettant à portée de main les connaissances. Pour autant, elles n’annulent pas le besoin de réflexion, de tri, de mise en perspective, de questionnement critique. Bien au contraire. Nous sommes certainement dans une période d’entre-deux, où nous ne maîtrisons pas totalement l’outil. Nous l’utilisons avec gourmandise, sans l’avoir parfaitement dompté. Les réseaux sociaux sont l’exemple même d’un outil devenu une fin en soi ; où le fait d’exhiber et de lire des informations amène l'usager à penser qu’il est informé. Loin de là ! Pour le dire avec Michel Serres, on est passé du règne de la concentration (entre les mains des savants, dans les lieux de pouvoir) à celui de la circulation. Cette démocratisation du savoir, si elle est positive et bénéfique à tous,  doit s’accompagner d’un apprentissage, celui de l’accès au savoir. « Flux a battu stock », résume l’auteur. Il nous faut maintenant apprendre à stocker intelligemment, c'est-à-dire à classer. L’avenir est aux bibliothèques, quelles qu’elles soient: à l'organisation du savoir.

« Né du côté de Château-Thierry, mon ami Philippe, descendu de Champagne pour me rendre visite en Gascogne, demanda son chemin dix fois sans se faire comprendre et sans entendre la réponse. Il va sans dire que, dans ces dialogues, les interlocuteurs parlaient français. […] Pour mon accent occitan, j’ai reçu plus d’humiliation qu’un Iroquois en terre persane ou un Africain dans le Deep South. […] Je fus rétrogradé au classement d’agrégation, le président du jury, philosophe notable, arguant que je n’étais pas exploitable sur la totalité du territoire. »

« Avant, nous ne cessions d’attendre. » C’est aujourd’hui le règne de l’immédiateté : celui de la communication, de la consommation et de l’assouvissement immédiats des désirs.

« En catimini, cette Petite Poucette brûle de répéter le mot de Max Planck, génie quantique des temps modernes. "Ce n’est pas, aimait-il à dire, parce que les expériences et les théories de la physique se vérifient que la science progresse, mais parce que la génération précédente vient de prendre sa retraite." » On croirait entendre Emmanuel Macron, et tous les tenants du « dégagisme » (« sortir les sortants »).

 

*

Ce petit livre est donc avant tout un livre sur le temps. Qui nous fait prendre conscience que les immenses changements du XXe siècle ont fait bien plus qu’apporter le confort moderne. Ils ont modifié en profondeur notre perception du temps. Et notre manière de vivre dans le temps.

On peut reprocher à l’auteur de maintenir un flou dans les dates (d’ailleurs très peu nombreuses) afin de créer un passé artificiel (« avant »). C’est qu’en fait les tenants du « c’était mieux avant » sont eux-mêmes dans un flou, une utopie, un fantasme. Et telle est la stratégie de l’auteur, qui consiste à se situer au niveau de la mémoire humaine. Voici le récit que peut faire, avec ses approximations, ses erreurs et ses excès, une mémoire d’homme.

Je me suis prêtée au même exercice. Et le résultat n’est pas moins étonnant. Je suis née sans Internet (chose impensable pour les « millenials », les enfants du nouveau millénaire). J’ai même passé une grande partie de mon adolescence sans accès privé à Internet : je le consultais sur l’ordinateur de ma mère et à la bibliothèque du lycée. J’ai longtemps partagé une adresse mail avec ma mère (qui imaginerait aujourd’hui partager un compte Facebook ?) J’ai eu en revanche assez rapidement un combiné téléphonique à moi – sorte d’ancêtre du portable (sur la même ligne que celle de ma mère, naturellement). En vingt ans, la correspondance électronique et les recherches sur Internet se sont imposées à un point tel qu’on n’imagine plus pouvoir s’en passer, et qu’on a du mal à se souvenir de la manière dont on procédait « avant » pour faire une recherche ou un exposé. L’annuaire, le minitel, les dictionnaires et la bibliothèque étaient là pour y remédier. Ce qui est fascinant, c’est la rapidité avec laquelle les choses qui étaient il y a vingt ans des innovations sont maintenant des évidences.

Ma mémoire englobe aussi celle de mes parents, et les récits qu’ils m’ont rapportés. Je peux dire que je connais très bien des personnes qui ont vécu à la ferme, puis en ville, sans eau courante. Ma voisine de 90 ans n’a pas de salle de bains, se lave dans sa cuisine, utilise les toilettes du palier – comme mon père dans son enfance à Lyon – et ne s'en plaint pas (elle a élevé là, dans ces mêmes conditions, sa fille puis son petit-fils, vivant à trois dans une seule pièce, comme mes grands-parents et ma mère au début des années 1950).

Ma mère se lavait dans un tub, comme on voit faire Marthe Bonnard, la femme du peintre, sur les tableaux et photographies qu’il fit d’elle dès les années 1890. Le père de ma mère, brave homme, se levait le premier, dans le froid, pour faire chauffer l’eau. Les bouillottes, qui n’étaient encore que des briques qu’on chauffait au four, relevaient de la plus absolue nécessité pour chauffer (on disait « bassiner ») les lits. Tout ceci me semble, à moi, évident, puisque ma mère me l’a raconté, et que j’en garde encore des traces (ce réflexe d’économiser l’eau, l’électricité et le chauffage). Mais cela ressemblera au tiers-monde pour mes enfants. Pourtant, personne n’était vraiment pauvre. Il n’y avait simplement pas d’autre solution, et chacun s’en accommodait.

Ma cousine (de l’âge de ma mère) évoquait lors du dernier repas de Noël son enfance et racontait comment, pour aider sa mère, elle lavait les draps, aussi grands et lourds qu’elle, dans un baquet, ce qui la rapproche plus de Gervaise Macquart, blanchisseuse, dans L’Assommoir de Zola (1877) que de nous (le mot même de baquet, comme celui de tub, ayant pratiquement disparu avec son usage ; tout au plus avons-nous encore des bassines en cas de fuite d’eau).

Cette redéfinition du temps est fascinante. L'échelle temporelle est totalement bouleversée: ce n'est pas d’archaïsme qu'il s'agit, mais d'un va-et-vient entre concentration et dilatation, qui tantôt nous rapproche de réalités fort éloignées temporellement, tantôt nous éloigne d'autres censées nous être contemporaines.

Moi, qui n’ai que 35 ans, suis plus proche des réalités décrites par Michel Serres, qui en a près de 90, que de celles d’un adolescent né après 2000 (qui, lui, ne les comprendrait même pas). Car les récits, familiaux et littéraires, qui m'ont construites, me rattachent à une histoire qui ne me semble pas si lointaine même si elle est déjà anachronique. L'ascension des Petites Poucettes est-il le signe d’un véritable et bénéfique changement anthropologique, induit par ce que l’on ne nommera bientôt plus les « nouvelles technologies » ? Ou le signe inquiétant d’une dépendance envers celles-ci, qui empêche de concevoir toute autre réalité ?

Ce vif essai de Michel Serres est un bel hommage à la mémoire humaine. A notre passé récent, qui compose notre histoire. Évoquer tous ces anciens modes de vie permet de sortir du présent immédiat. C’est aussi un éloge des récits familiaux. Et j’ajouterais : de tous les récits, y compris la littérature, qui permet, par le détour de la fiction, de retrouver son histoire (de se « reconnecter », pour employer un mot à la mode, à son passé). De mesurer tout le chemin parcouru (qui, comme on sait, peut toujours conduire à une marche arrière, si on ne prend garde à protéger les acquis du progrès). Tout ce dont est riche la mémoire humaine, grâce aux récits qui nous permettent d’imaginer ce que nous ne pourrons jamais vivre.

 

 

 

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