“La Nostalgie des blattes”, une pièce de Pierre Notte

 

 Deux femmes assises sur des chaises. Deux « vieilles », comme elles se présentent elles-mêmes. Qui attendent d’improbables spectateurs. Spectateurs de quoi ? On comprend vite qu’elles sont des antiquités, des raretés, des modèles qu’on ne fait plus, et qu’à ce titre elles sont montrées en spectacle à qui veut, comme des souvenirs de l’ancien monde. Qui sont-elles ? De vraies vieilles, avec de vraies rides et pas une goutte de botox, se vantent-elles. « On aura personne », répète Catherine Hiegel. Cela fait longtemps qu’elles n’ont plus personne, renchérit Tania Torrens.

La pièce commence comme En attendant Godot, et se poursuit comme Oh les beaux jours, avec cette même légèreté du désespoir. Elles sont clouées sur leurs chaises comme Winnie est coincée dans son mamelon. Elles sont cernées par des attaques aériennes, qui se rapprochent et ratent de peu leur cible – tout comme Winnie et Willie sont à la merci d’une sonnerie stridente signalant le début et la fin du jour, et qui s’accélère de plus en plus, à mesure que Winnie s’enfonce dans son mamelon. Ici et là, c’est la fin du monde.

Le meilleur des mondes de Pierre Notte, version post-apocalyptique, est fondé sur la victoire universelle et définitive de l’idéologie hygiéniste. Le postulat de cette contre-utopie ? Une mystérieuse « brigade sanitaire » contrôle les humains, leur interdisant tout ce qui est bon (boire, manger, fumer, écouter de la musique). Dans cet univers aseptisé, toute pollution, toute saleté, tout parasite a disparu de la surface de la terre. Quelques « dissidents » résistent, et sont traqués à mort. Pour un peu, on se croirait chez Antoine Volodine.

Alors pourquoi restent-elles, ces vieilles ? Pourquoi participent-elles, la peur au ventre, au système ? Pour témoigner de leur condition, de ce qu’elles sont, de ce qu’elles furent, et de ce que fut le monde. Et évoquer le bon vieux temps. Car oui, elles le disent : elles ont « la nostalgie des blattes ».

 

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 Elles sont toutes les deux, chacune à sa manière, actrices. Catherine Hiegel a pour elle l’ancienneté à ce poste, avec son numéro bien rodé quand arrivent les spectateurs, tandis que Tania Torrens, qui vient tout juste d’arriver sur la chaise d’à côté, se vante d’être, elle, « comédienne » – pas actrice. « J’ai joué Tchékhov, moi ! » Pierre Notte engage ici une réflexion sur le pouvoir du théâtre, sur la capacité de l’acteur à « faire vrai ». L’une joue à avoir Alzheimer, l’autre Parkinson (irrésistible humour noir). Quand on découvre que toutes deux « faisaient semblant », on est bien obligés d’admettre qu’on y a cru.

Pierre Notte – qui fut Secrétaire général de la Comédie française, et est aujourd’hui artiste associé du Théâtre du Rond-Point – mêle brillamment culture populaire et culture classique. Alain Delon côtoie Tchékhov. (On se souvient de son goût pour Catherine Deneuve, illustré par sa pièce Moi aussi je suis Catherine Deneuve et par son roman Tokyo, Catherine et moi, paru dans la belle collection de Gallimard « Le sentiment géographique ».) Il joue habilement des codes du théâtre de boulevard (comme il le faisait dans C’est Noël tant pis, très bonne pièce sur la névrose familiale) et de ceux du « stand up ».

Il sait faire rire une salle par une réplique assassine ou tordante : « – Tu te souviens du gluten ? – Ah, le gluten… Ah, la mie de pain… La croûte de pain… La motte de beurre salé sur le pain… » Le public s’esclaffe (avec peut-être quelques rires jaunes à propos de la suppression du gluten, car on y est déjà…). Et autant de phrases qui claquent comme les bons mots chez Feydeau, où l’on rit du ridicule des autres : « J’ai joué la Mouette ! » / « Il est bâclé votre Alzheimer. » La complicité qu’il sait instaurer avec le public n’est jamais vulgaire, jamais facile, mais tout en finesse. Brillant analyste de la bêtise de l’époque, il a un sens de la langue et une attention rares aux tics de langage, qu’il déjoue en les faisant exploser au nez des spectateurs – qui, comme chez Molière, prennent plaisir à rire, sans toujours se rendre compte que c’est d’eux-mêmes qu’ils rient.

 

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 La Nostalgie des blattes est aussi une belle histoire d’amitié. Car, au départ, voilà deux femmes que tout oppose. Catherine Hiegel incarne une ancienne prostituée, bonne vivante, forte en gueule (un rôle taillé à la mesure de cette grande actrice). Tania Torrens (qui joue à la perfection la folie discrète) est quant à elle une ancienne comédienne un peu pudibonde, qui lui fait sentir qu’elles ne sont pas du même monde. Elles se retrouvent dans l’évocation des plaisirs du passé, dans une cigarette partagée, dans l’histoire de l’étrange immaculée conception de la comédienne, qui a eu un fils tout en restant vierge, par insémination (en laissant croire que le père est Alain Delon). Et dans l’espoir que la vie renaisse. Comme ces visions, tels des mirages en plein désert : « Un moucheron !… deux moucherons ! » Et cette magnifique conclusion, qui a l'optimisme du désespoir : « La vie trouve toujours des portes. »

 

C’est drôle, profond, juste. Subtile dénonciation des travers de l’époque – par le biais des excès auxquels ils pourraient conduire. « C’était mieux avant » ? Étonnamment, parfois, on se dit que oui.

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