« Celle que vous croyez ». Qui ? Une femme capable de séduire – encore capable. Une femme désirable – qui l’est encore. Une femme qui va vous surprendre.

Pourquoi les femmes sont-elles toujours les perdantes, les battues, les humiliées ? Le dernier roman de Camille Laurens s’ouvre sur une réflexion sur la condition féminine. La narratrice-héroïne tente de démontrer qu’il ne s’agit pas d’une fatalité, tout en étant forcée de conclure qu’on ne sort pas si aisément des clichés, surtout quand on les alimente soi-même. Celle que vous croyez est une brillante variation sur les thèmes de la séduction, du déguisement et de la trahison. Un roman à emboîtements multiples, où les héros ne sont jamais vraiment les mêmes, jamais vraiment différents, et jamais vraiment eux-mêmes.

« Celle que vous croyez », c’est d’abord celle qui fait – ou ne fait pas – son âge. Cette question est obsédante : jusqu’à quand une femme peut-elle séduire ? C’est-à-dire : jusqu’à quand est-il accepté socialement qu’elle tienne les rênes de la séduction ? L’héroïne (Claire, universitaire divorcée de 48 ans) tente elle-même l’aventure : voulant savoir ce qu’est devenu son ancien amant, Jo, elle se rapproche de son meilleur ami, Chris, un photographe un peu rêveur, un peu looser. Une véritable vie par procuration va alors se mettre en place. Première étape : passer par Chris pour atteindre Jo. Se couler dans une vie à l’opposé de la sienne. Pour le harponner, elle s’invente une identité sur Facebook, en s’inspirant de ce qu’elle devine des goûts de Chris, tels qu’elle peut les glaner sur son profil : elle se transforme virtuellement en une jeune fille brune de 24 ans (12 ans de moins que lui, elle qui en a 12 de plus) qui s’intéresse à son travail de photographe. La photo de profil qu’elle se choisit est en fait celle de sa nièce, Katia, qui s’est suicidée. On n’en est pas à une faute de goût près – ce n’est que le début. Car le roman accumule avec un véritable humour noir – et, pour le lecteur, un plaisir coupable – tous les clichés des histoires sentimentalo-tragiques. On se vautre avec délice dans la banalité et le sentimentalisme cocasse – une vraie catharsis. L’héroïne sera finalement prise à son propre piège : son amant est encore plus dérangé qu’elle, et tout aussi manipulateur. Voilà deux êtres qui se rêvent, et rêvent leur vie. Le retour au réel sera violent, amer, destructeur.

L’histoire de « Claire » est emboîtée dans celle de « Camille » – de même que s’emboîtent les récits : témoignage oral de Claire à son psychiatre ; lecture par le psychiatre d’un extrait du roman de Claire écrit à l’hôpital ; lettre de Camille à son éditeur ; enfin, témoignage du mari de Claire. C’est toujours la même histoire ; mais, dans la seconde partie, elle est racontée du point de vue d’une écrivaine qui anime un atelier d’écriture dans un hôpital psychiatrique et exploite ce qu’a vécu une des pensionnaires. La fin est différente : tandis que, dans la première partie, Claire était obligée de rompre, sous peine de devoir révéler son imposture (car Chris la presse de la rencontrer), dans la seconde, la rencontre « en vrai » a lieu. Camille s’arrange pour rencontrer Chris – tout juste abandonné par Claire – en se présentant sous sa véritable identité (une écrivaine) et parvient à le séduire. Mais quand il découvre qu’elle a plus de 50 ans, il la rejette brutalement – physiquement et sentimentalement. Elle plonge alors dans la dépression. Le piège s’est refermé sur elle.

 

 

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La narratrice (Camille) met à l’épreuve les pouvoirs du déguisement, du transformisme. De l’imposture ? Elle répond : « Qui est lésé ? Pas d’adultère, pas d’escroquerie. Je n’ai usurpé l’identité de personne […], j’en ai juste inventé une. Ma duperie n’enlève rien à quiconque, sinon à moi-même. Du reste, Chris a tellement menti dans cette histoire, lui aussi, que je le vois mal aller crier à l’imposture. Nous sommes tous, dans les fictions continues de nos vies, dans nos mensonges, dans nos accommodements avec la réalité, dans notre désir de possession, de domination, de maîtrise de l’autre, nous sommes tous des romanciers en puissance. Nous inventons tous notre vie. La différence, c’est que moi, cette vie que j’invente, je la vis. Et que, comme toute créature, elle échappe à son créateur. » Telle est sa définition de l’autofiction. C’est d'abord la fiction qui est ici mise à l’épreuve. Où situer la frontière entre personne et personnage, sinon dans le poids du vécu ? Dans le contact ­– brutal – avec le réel ? La première ­– et la seule – scène de sexe entre Camille et Chris symbolise cet idéal de fusion inaccessible.

« Camille » décrit bien le dédoublement de personnalité qui s’empare d’elle quand elle se trouve avec Chris : « Je n’y croyais pas trop […], mais Claire Antunès espérait en moi » ; « j’avais du mal à détacher mon regard du creux de son cou, à regarder ailleurs que l’aurait fait Claire Antunès » ; « Il caressait mes seins, mes cuisses, mon ventre à travers ma robe, légèrement mais de façon très sexuelle – pas les cheveux ou le cou comme il l’aurait fait avec Claire, me disais-je » ; « Claire Antunès se désagrège, je balance ma robe avec ses rêves mièvres, moi j’ai le corps de Chris contre le mien, nous ne sommes pas sur Facebook à nous payer de mots, nous sommes là et c’est l’amour ». Elle peut conclure, exaltée : « La vie n’est jamais comme ça, sauf là, à cru, galopant sur un cheval fou. » Dès lors, la dualité ne fait que s’accentuer, pour les deux héros : « il hésitait entre deux rôles, acteur hard dans du X ou amoureux transi dans un feuilleton romantique, entre Camille et Claire, son cœur balance, ai-je pensé. Mais moi, tout me plaisait, j’étais à ma place ici et là, j’auditionnais pour les deux rôles, je voulais bien tout, moi, sans partage, sans nuance ».

Très vite leur relation se révèle pauvre et décevante : Chris n’est pas avec Camille celui qu’il était (virtuellement) avec Claire. Camille ne peut s’empêcher de se demander : pense-t-il encore à Claire quand il est avec moi ? Ce qui revient à dire : pense-t-il encore à moi quand il est avec moi ? Elle finit par matérialiser son dédoublement d’identité en ressuscitant Claire et en demandant implicitement à Chris de choisir : Claire lui donne un rendez-vous de la dernière chance exactement à la même heure que Camille lui propose de dîner. Qui va-t-il choisir ? Et comment pourra-t-elle se dédoubler ? Va-t-il la tromper… avec elle-même ? Voilà Narcisse enfermé dans le labyrinthe de Dédale.

 

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« Celle que vous croyez ». Le roman joue brillamment de nos attentes de lecteurs bercés par l’autofiction (genre dans lequel Camille Laurens s’est fait connaître). La question théorique qui sous-tend le roman est la suivante : jusqu’où peut-on aller dans la mise en scène de personnes réelles ? Peut-on aller aussi loin avec un être de papier qu’avec un être de chair ? Tout ce qu’on peut faire dans un roman, on peut le faire dans le réel, même si on se brûle les doigts – semble être sa réponse. Et inversement. « Chris » est ce personnage récurrent – fil rouge de la médiocrité, le bellâtre dont tombent amoureuse les femmes sentimentales – qui n’est pourtant jamais le même (on rencontre tout à la fin un certain Chris, documentariste venu tourner un film dans l’hôpital psychiatrique où est enfermée Claire, et qui n’est pas non plus ce qu’il prétend être : il est en fait envoyé par le mari de Claire pour attester qu’elle ne fait que simuler la folie). « Katia » est également un personnage qui se prête à toutes les mutations : au début, elle est la nièce de Claire qui s’est suicidée ; dans le roman écrit par Claire à l’hôpital, Katia est celle qu’elle envoie à sa place au rendez-vous avec Chris pour le confondre ; à la fin, on apprend qu’elle ne s’est pas suicidée mais que le mari de Claire en est tombé amoureux et veut divorcer pour l’épouser). On découvre, de même, que Chris n’est pas mort – c’est Jo qui l’a fait croire à Claire par jalousie. Tel est le faux-semblant qui fait basculer la première partie du récit : la dépression de Claire n’est en fait fondée sur rien (Chris s’est très bien remis de leur rupture : la preuve, son comportement avec Camille). Personne n’est ce qu’il prétend être. Ni elle, ni lui. Elle-même n’est pas ce qu’elle croyait : elle se croyait plus forte. Le roman se conclut sur un aveu d’échec de toutes parts. Une vraie mélancolie s’en dégage. Tout ça pour ça ? Les relations sont donc si compliquées ?

Comment quelqu’un peut-il se comporter de manière si différente ? Chris, galant sur Internet, et véritable mufle « en vrai ». Les personnages féminins pourraient s’interroger de même : comment Camille et Claire peuvent-elles être une seule et même personne ? Le roman pose habilement la question de la permanence de l’identité – à travers les récits enchâssés, les personnages récurrents, les voix narratives qui se confondent. Peut-on rester le même ? Doit-on se transformer pour séduire ? Accepter de devenir autre, quel qu'en soit le prix ?

 

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Celle que vous croyez : ce très beau titre conviendrait parfaitement au dernier roman de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie*. Et réciproquement : le roman de Camille Laurens s’intitulerait aisément D’après une histoire vraie. Dans les deux cas, le roman s’achève sur la faillite psychologique et physique de l’écrivaine. Les deux romancières mettent en scène un désastre : leurs héroïnes (doubles romanesques volontairement transparents) ont joué un jeu dangereux, joué à se faire peur, et failli tout perdre, failli se perdre (en tant qu’auteures comme en tant que femmes). Toutes deux ont connu les mêmes symptômes : elles se sont senties vidées, vidées du désir d’écrire qui jusqu’alors était leur moteur. Et ont adopté la même solution : l’écriture du roman autofictionnel. Ces deux œuvres mettent en scène la dégradation ironique de la figure de l’écrivain : impuissant dans le réel, mais omnipotent dans la fiction.

Dans Celle que vous croyez, le fait que tout soit raconté du point de vue de Claire et de Camille pousse le lecteur à se ranger de leur côté. On ne se demande pas si elles affabulent, tandis qu’on se pose la question chez Delphine de Vigan, adoptant l’interrogation du compagnon de l’héroïne : cette femme qui usurpe ton identité jusqu’à vouloir ta mort, peut-être l’as-tu inventée pour t’aider à écrire ? Camille Laurens se pose exactement la même question, et répond : « Je ne vis pas pour écrire, j’écris pour survivre à la vie ». C’est bien Chris qui ment quand il affirme qu’il ne l’a jamais brutalisée – alors que Camille a décrit la scène –, etc. L’auteure s’installant dès les premières pages dans un réquisitoire pour les droits des femmes, on lui emboîte le pas : cet imbécile, ce goujat, il va payer pour tous les autres. Peut-être un homme aurait-il une autre lecture (en mettant en avant le fait que ces deux femmes entretiennent le fameux Chris dans une relation totalement mensongère). L’auteure laisse la porte ouverte à cette interprétation. Les figures de femmes qu’elle met en scène ont une démarche simple, directe, efficace. Elles agissent comme tous ceux qui se pensent dans leur bon droit, et se disent que tous les moyens sont bons pour parvenir à leurs fins, tant que leur cause est noble. Bien sûr, elles en payent cher le prix. Personne ne sort grandi de ce roman. Sous des dehors riants, le ton est amer, et la conclusion est sombre : les relations entre les êtres semblent à jamais inconciliables. A trop vouloir se couler dans le désir de l’autre, on perd tout – et l’autre, et soi-même. Les identités multiples apparaissent comme un leurre, un fantasme qui nous détourne de notre voie : essayer d’être soi-même.

 

 

* On pourra lire mon article sur ce roman dans la revue Europe de mars 2016 (également consultable sur ce site, à la rubrique Articles / Romanciers contemporains).

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