Derrière le grillage

Certaines images cristallisent nos angoisses. Par les raccourcis qu’elles offrent, elles gravent en nous un condensé de réel, de symbolique et d’imaginaire. Je pense aux images de migrants escaladant un grillage, au-dessus d’un immense terrain de golf d’un vert immaculé où joue un couple vêtu de blanc. Noir, vert et blanc. Cela se passe à Melilla. Avec de l’humour, cela ferait un très bon dessin de Sempé (on imagine la légende : « Chéri, tu n’as pas entendu du bruit ? ») On se demande si ce ne sont pas les « riches », les Blancs, qui sont enfermés dans une cage dorée, d’où veulent s’extraire les migrants – même si l’on sait qu’ils aspirent au contraire à y entrer (ce que montre le surprenant happy end de Dheepan, le dernier film de Jacques Audiard, Palme d’or à Cannes cette année, qui efface toute pensée et toute action politiques pour ne garder que l’image de la petite famille tamoule enfin heureuse dans son pavillon en Angleterre ; en France ils étaient gardiens d’immeuble d’une banlieue en feu, en Angleterre ils ont pu intégrer la classe moyenne et former enfin une vraie famille ; la situation est si terrible en France, semble nous dire le cinéaste, que même les migrants sont plus heureux en Angleterre). Plus proche de nous, une même superposition d’images en une montrait des tentes de migrants établies sous une pile du pont d’Austerlitz, au-dessus de laquelle des Parisiens suivaient un cours de yoga en plein air. Là aussi, une même hiérarchie du haut et du bas (plus intéressante dans la photo de Melilla car les migrants toisent les golfeurs, rassemblés comme des oiseaux sur un fil : ils ne sont nulle part, mais en transit).

 

 Ces images me reviennent en voyant les photos des deux dirigeants d’Air France malmenés par des employés en colère. Ils viennent d’apprendre que 2 900 postes vont êtres supprimés. La photo où l’on voit les dirigeants escalader un grillage pour s’échapper m’a rappelé les photos de migrants. Deux différences majeures, outre celles du statut social et de la couleur de peau : les dirigeants veulent s’échapper, les migrants veulent entrer ; les dirigeants sont exfiltrés par le service d’ordre, les migrants se débrouillent seuls. Ce qui les rapproche, c’est qu’elles mettent en présence deux univers qui s’opposent, sinon s’affrontent.
Pourquoi ces images ont-elles retenu l’attention ? Outre l’aspect cocasse de la situation – qui n’est pas négligeable et serait drôle si celle-ni n’était pas dramatique –, elles synthétisent l’opposition entre violence physique et violence économique. Ou, pour le dire en termes de lutte des classes, entre violence de ceux dont la seule arme est la force de travail, et violence de ceux qui possèdent les outils de production, les outils de décision et les outils médiatiques. Opposition, et même fracture. Fracture symbolisée par le grillage. Car il s’agit d’une mise à mort symbolique : on dénude les dirigeants comme ceux-ci dénudent les employés par les licenciements. C’est un carnaval qui a lieu ici. Renversement du rapport de forces : les petits punissent les grands. Ultime retournement : par la violence exercée, ils se condamnent eux-mêmes, poussés par l’énergie du désespoir, dans une forme de suicide. Mais ils ont peut-être gagné une bataille des images : pour un court moment, le roi est nu, impuissant, en fuite. Les dirigeants abandonnent le terrain – pour mieux le réinvestir le lendemain : les cinq syndicalistes mis en cause ont été convoqués par Air France en vue de leur probable licenciement. Tout rentrera dans l’ordre – dans l'ordre établi. Néanmoins, pendant quelques instants, la mécanique bien huilée des « ressources humaines » s’est grippée.

Ce que je retiens de ces images – et ce qui me choque – c’est la fuite. Fuite synonyme d’abandon des négociations, d’abandon de poste. Comment les dirigeants ont-ils pu laisser les choses en arriver là ? Et comment un DRH peut-il encore se dire – jusque dans son portrait en dernière page de Libération (27 octobre 2015) – un fervent défenseur du « dialogue social » et un adepte de la « culture du résultat » ? Comment peut-on encore croire à de telles expressions ? Ce que ces images nous disent, c’est la vacuité de ces mots d’ordre, qui ne sont que des « éléments de langage ». Et leur déconnexion absolue de la réalité. 
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Ce qui nous choque aussi dans ces images, c’est qu’éclate enfin au grand jour la violence du monde du travail. Les débordements des employés en question n’ont fait que rendre visible la violence dont ils sont victimes. La violence des dirigeants est feutrée ; elle est invisible, elle ne sort pas des murs de l’entreprise. Mais elle est réelle. Elle se joue au cœur des entreprises, dans les bureaux des responsables des ressources humaines, devant des salariés atterrés et impuissants. Sans la violence des syndicalistes, cette violence ne serait jamais sortie des locaux d’Air France. C’est la dialectique du remède dans le mal : l’excès est parfois salvateur.

C’est aussi contre la déshumanisation que les syndicalistes entendaient lutter. L’un d’eux, Pascal Maquet (à deux ans de la retraite, après plus de 30 ans passés chez Air France) s’en explique dans un entretien à Libération (26 octobre 2015) : « C’est le mépris avec lequel ils l’ont regardée [une employée qui, les yeux rouges, demandait des comptes aux dirigeants] qui a tout fait dégénérer. » Derrière un poste, il y a un homme, comme derrière un DRH, derrière un directeur, il y a des hommes. Sous la veste et la cravate, on découvre le poitrail, les pectoraux, la peau. Cette mise à nu, c’est pour les employés une manière de vérifier que les patrons sont aussi des hommes, c’est les ramener au même rang qu’eux, leur faire vivre physiquement leur mise à nu émotionnelle – la femme qui pleure – et économique. En les mettant en fuite, les faisant détaler comme des lapins, avec du goudron et des plumes, en les poussant à sauter un grillage comme de vulgaires « voyous » – pour reprendre l’expression de Manuel Valls pour qualifier les syndicalistes –, ceux-ci n’ont fait qu’exhiber au grand jour une violence toujours latente dans le monde du travail.   

 

 

La photo des migrants et des amateurs de yoga parisiens est de Philippe Rochot, qui s’en est expliqué dans L’Express

 

La photo des migrants au-dessus du terrain de golf de Melilla est de José Palazón, qui l’a commentée dans El País

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